La Zone d'intérêt : un thriller historique convaincant ?

 

S'il fallait choisir un poème à associer au film La Zone d'intérêt, "Spleen" de Charles Baudelaire serait l'élu. Au sein de cette "maison du bonheur", "le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle" dès les premiers grésillements physiquement douloureux pour l'audition de chaque spectateur. 

Invisible et indicible sont les deux mots qui régissent ce long-métrage de fiction réalisé par Jonathan Glazer et sorti le 31 janvier dernier. Les spectateurs sont embarqués au-milieu du camp de concentration d'Auschwitz mais pas dans les baraquements :  le scénario fait un pas de côté et s'immisce à l'intérieur du pavillon de la famille Höss, placé au-milieu du camp "protégé" par un mur de pierre, dont le père n'est autre que le commandant du camp. En suivant le quotidien "normal" des Höss, Jonathan Glazer tente de révéler l'horreur de cette période sombre. 

On ne peut passer à côté du travail de l'image dirigé par Łukasz Żal. Le film démarre sur cet écran noir, prolongé pendant trois minutes, qui donne instantanément le ton du film : pesant. Le directeur de la photographie pose la caméra dans l'angle des pièces, en utilisant la technique du fish-eye, et rend la chambre grise encore plus angoissante qu'elle n'est déjà. Cet angle de vue n'est pas sans rappeler les backrooms, phénomènes connus d'Internet (ces dimensions parallèles angoissantes dans les jeux vidéos). La position de la caméra en contre-plongée et les dernières scènes dans les escaliers accentuent le malaise du spectateur. Dans cet espace immense, il se retrouve paradoxalement confiné.

Sandra Hüller, qui nous livre encore une performance époustouflante dans son double rôle de mère-tyran, passe et repasse du salon à la chambre et essaye ce manteau de fourrure qu'elle a récupéré du camp après l'exécution de son ancienne propriétaire, sans vergogne. Tout est calcul et paraître. La scène d'ouverture participe à cette mise en scène macabre : la reprise des codes des tableaux de Manet, notamment Le déjeuner sur l'herbe, induit le spectateur en erreur et rompt complètement avec le voile rouge d'ouverture. Le décor champêtre où enfants et parents se baignent et pique-niquent ne présupposent en aucun cas la situation génocidaire dont ils sont coupables ou témoins, et pourtant...

Jonathan Glazer souhaite ardemment choquer le spectateur. Il joue entre la monstration et la dissimulation. Le montage alterné entre les pas décidés du personnage de Sandra Hüller et ceux du détenu épuisé, longeant tous les deux ce mur qui les sépare suivis par un travelling d'accompagnement, met en lumière à la fois leur proximité artificielle et le fossé qui les sépare. Ce plan pose question, tant sur la réalité historique que sur la position de spectateur. Que faut-il montrer ? L'imaginaire serait-il plus puissant que les images ? Pourquoi le spectateur désire-t-il voir ?

Au-delà de l'image, je n'apprends rien à personne, c'est bien le son qui retient l'attention tout au long de la projection. Le grésillement, à la limite du supportable et imposé dès le début du long-métrage, demeure dans les tympans du spectateur jusqu'au générique. Jonathan Glazer cherche à dérouter les sens à la fois de ses personnages et du public. La scène la plus troublante est celle du héron cendré. Père et fils Höss, juchés tous deux sur des chevaux, s'octroient une balade près de la rivière. Le cut présente en suivant les détenus exploités à jardiner dans les herbes hautes : les gardes leur aboient dessus en les insultant notamment de "sales rats". Une légère ambiance sonore de piaillements d'oiseaux accompagnent cette scène de torture. Höss père s'adresse à son fils en souriant : "tu entends ?". Cette phrase glace le sang, il se délecte de la douleur et de l'horreur qu'il inflige, délectation qu'il souhaite apparemment transmettre. "C'est un héron cendré.". Chute. L'affirmation de Höss père montre ironiquement une réalité redoutable : au-delà d'une délectation de la douleur, le spectateur assiste à une indifférence totale. L'ouïe entend donc seulement ce qu'elle veut. Tandis que les chants de héron sont presque imperceptibles à l'oreille du public à côté des cris des nazis, les Höss, eux, n'écoutent que la bête. Le héron chasse alors le rat au sein de la chaîne alimentaire, à l'instar du prédateur humain. A bon entendeur...

La Zone d'intérêt se présente ainsi comme un thriller historique, qui dépasse les limite du temps (comme le montre le montage alterné entre les images du camp devenu musée) et se concentre sur la dichotomie dissimulation/monstration. Ce qu'il faut retenir de cette projection, c'est bien le travail sur le son. A mon sens, il permet à chaque spectateur peu ou prou cinéphile d'éveiller son attention à l'écoute du son, trop vite éludé et remplacé par de la musique dans certaines productions. Ainsi, Jonathan Glazer livre un film troublant, brusque et absurde sur l'horreur de la Shoah qui ne laisse pas indemne.

Crédit image : Allociné

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